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La perception des sons : avant l’âge de 1 an, ou jamais

Les enfants naissent “auditeurs universels”. Pendant les premiers mois de leur vie, ils peuvent distinguer tous les sons produits par les humains. Ce n’est pas une mince affaire : vous et moi en sommes parfaitement incapables. Un adulte japonais typique est incapable d’entendre la différence entre les sons /l / et /r/ de l’anglais. Un adulte anglais typique ne peut détecter la nuance entre les sons /ɕ/ and /t͡ɕ/ du mandarin. Les sons /k/ et /q/ des langues américaines indigènes ne sont pas différenciés par les adultes Américains non Indiens. Et le contraste entre les voyelles mi-fermées et mi-ouvertes (/e/, /ɛ/) du catalan est difficile à percevoir même pour les adultes espagnols parlant le castillan.

Les bébés écoutent, et écoutent longuement. Et tandis qu’ils écoutent, leur cerveau fait des statistiques sur les langues parlées dans leur environnement. Ce qu’il se produit à l’âge de 1 un est transformation linguistique extraordinaire. Les bébés s’améliorent à la perception des contrastes sonores de leur propre langue (contrastes natifs) ; mais ils perdent complètement et irrémédiablement la capacité à détecter les différences sonores présentes dans d’autres langues mais pas la leur (contrastes non natifs). L’âge auquel se produit cette transformation est appelé période phonétique critique. C’est la plus claire de toutes les périodes critiques linguistiques.

De manière étonnante, avant qu’ils n’atteignent cette période, les bébés peuvent être sensibilisés aux autres langues. Dans son TED Talk mémorable de 2010, Patricia Kuhl décrit comment 12 séances dispensées par un locuteur de mandarin sur des bébés américains ont le même effet que dix mois et demi de mandarin natif sur des bébés taiwanais : à la fin de l’expérience les deux groupes sont également bons dans leur perception des contrastes du mandarin. Au bout du compte, les contrastes sont soit perçus avant le premier anniversaire, soit jamais.

Deux miracles supplémentaires sont à souligner. D’abord, le cerveau du bébé est un cerveau social. Si le bébé est exposé aux contrastes des autres langues par l’intermédiaire d’une bande sonore ou vidéo, leur performance est aussi mauvaise que s’il n’y avait pas de formation du tout. Mais si le bébé est formé par une personne bien vivante, alors sa capacité à percevoir les contrastes sonores devient aussi bonne que s’il était un locuteur natif. Sarah Roseberry, chercheur au laboratoire de Patricia Kuhl, a démontré en 2011 que l’impact social est ressenti indépendamment de la présence physique de la personne ou non : une interaction vidéo en ligne, synchrone, de type Skype, aura le même effet.

Le second miracle réside dans la façon dont les adultes peuvent déterminer si les bébés entendent ou non les contrastes. Les bébés, évidemment, ne savent pas parler, ne comprennent pas le but des chercheurs et ne pourraient de toute façon pas exprimer les résultats de manière consciente. Dans une vidéo de 2009, Derek Houston résume 3 méthodologies utilisées communément et historiquement pour explorer les capacités de perception du discours des nourrissons :

– La succion à forte amplitude (High Amplitude Succion) : des capteurs mesurent l’amplitude et la vitesse à laquelle un bébé suce sa tétine. Quand des sons différents (et perçus comme tels) sont diffusés, la fréquence de succion augmente.

– Le conditionnement de l’orientation du regard (Conditional Head Turns) : on enseigne au bébé à tourner la tête à l’audition d’un signal particulier, en l’occurrence lorsqu’un contraste sonore est diffusé. Si le bébé ne tourne pas la tête c’est qu’il n’a pas entendu le contraste.

– Les méthodes d’habituation visuelle (Visual Habituation Methods) : lorsque le bébé est habitué à un son donné, le temps qu’il passe à fixer une cible visuelle a tendance à diminuer. Une augmentation soudaine signifie que le bébé a entendu un son nouveau.

Aujourd’hui les scientifiques ont de plus en plus recours aux techniques d’imagerie électro-physiologique et neuronale, comme mentionné dans la vidéo de Patricia Kuhl. Cela nous permet de voir directement ce qu’il se passe à l’intérieur du cerveau, et de déduire si les contrastes sonores sont perçus ou non.

 

Pour plus d’information :

Houston, D. M., Horn, D. L., Qi, R., Ting, J. Y. and Gao, S. (2007) : Assessing Speech Discrimination in Individual Infants. Infancy, 12: 119–145

Kuhl, P. K., Tsao. F.-M., & Liu, H.-M. (2003). Foreign-language experience in infancy: Effects of short-term exposure and social interaction on phonetic learning. Proceedings of the National Academy of Sciences, 100, 9096-9101